J’ai pastellifié ma vitre
Ça a commencé il y a des mois, avec ce dessin, sur lequel je n’avançais que lorsqu’une grande émotion apparaissait. Et c’est en revoyant le concert de la réconciliation du Buena Vista Social Club (film, 1998) que j’ai senti de nouveau cette émotion extraordinaire. Je me suis remise à dessiner au pastel gras sur la feuille …

Comme j’aime les pastels. C’est, avec l’aquarelle, mon médium de prédilection. Depuis toujours. Voici mon tiroir à pastels :

Puis, j’ai dessiné par touches et selon une gestuelle particulière. Debout, perpendiculaire. Le geste sec et net sur la feuille.


Les différentes couches sont comme une musique libératrice. Une onde colorée qui prend corps par le rythme. Bon, je teste des mouvements perpendiculaires, donc tout n’est pas parfait. Bientôt, test sur tissu !
Buena Vista Social Club
Allez, je reviens dessus. Il m’a trop hanté depuis 2 jours …

Il y a des films qu’on regarde et des films qu’on écoute en fermant à moitié les yeux. Buena Vista Social Club appartient résolument à la seconde catégorie. Wim Wenders y filme moins un groupe de musiciens qu’une mémoire en train de se rejouer une dernière fois, sous les yeux d’une caméra qui semble elle-même surprise d’assister à ça.
L’histoire est connue : Ry Cooder débarque à La Havane en 1996 pour un projet de fusion afro-cubaine, et se retrouve à retrouver des musiciens que Cuba elle-même avait presque oubliés. Compay Segundo, Ibrahim Ferrer, Rubén González, Omara Portuondo ; des noms qui ne disaient plus rien à personne, et qui se remettent à exister sous nos yeux avec une dignité tranquille, presque déconcertante. Wenders arrive après coup, filme l’enregistrement de l’album puis les concerts triomphaux à Amsterdam et au Carnegie Hall, et construit son film comme une double temporalité : celle, lumineuse, de la reconnaissance tardive, et celle, plus sourde, d’une Havane qui se délite littéralement à l’écran, façades écaillées, voitures d’un autre siècle, silences dans les rues.
Il filme les retrouvailles. La recherche de tous les membres du groupe, leur voisinage, leur quête personnelle, entre passé et présent, un film teinté de politique sans commune mesure, n’en déplaise à Wim Wenders, qui a déclaré récemment que le cinéma ne devait pas être politique.
Ce qui me frappe à chaque revisionnage, c’est le refus quasi total de la nostalgie facile. Wenders aurait pu tomber dans le pittoresque (la carte postale cubaine, les couleurs chaudes, le folklore consommable pour spectateurs occidentaux). Il choisit autre chose : une attention presque documentaire, au sens le plus littéraire du terme, portée aux visages, aux mains sur les touches d’un piano usé, aux silences entre deux prises. On pense parfois à ce que Kiarostami faisait avec les visages de ses acteurs non professionnels : laisser le temps du plan dire ce que le scénario ne dit pas (d’ailleurs j’ai revu Copie Conforme film dont on oublie qu’il est un film… ou du théâtre…)

Il y a aussi, dans ce geste, quelque chose qui dialogue étrangement avec Paris, Texas ou Les Ailes du désir, deux films que j’adore, cette fascination wendersienne pour les êtres qui traversent les frontières, les continents, les langues, en portant avec eux un exil ou une absence. Ici l’exil n’est pas géographique mais temporel : ces musiciens ont traversé quarante ans d’invisibilité pour ressurgir, intacts, presque increvables. Le film devient alors une réflexion sur ce que le cinéma peut faire contre l’oubli. Chacun et chacune (interprète ou musicien) cherche qui il/elle est. Qui il ou elle fut. Et cet instant où le groupe naît d’une même passion, d’un même élan pour la réconciliation d’une musique autochtone, noire et hispanique.
Le revers, souvent pointé par la critique, c’est justement cette naïveté du regard occidental : la relation de Cuba à son histoire politique reste hors-champ, gommée au profit d’une célébration presque intemporelle de la musique. On peut le regretter. Mais je crois que Wenders assume ce parti pris; il ne fait pas un film sur Cuba, il fait un film sur des musiciens, et la nuance, ténue, mérite d’être posée. Néanmoins, les scènes de rue et l’arrivée aux Etats-Unis sont des aveux pudiques du traitement d’un choc qui n’est pas culturel : un choc politico-social ressenti à travers l’art et la musique.
Reste la musique elle-même, qui finit par emporter toutes les réserves. Chan Chan, Dos Gardenias, la voix éraillée d’Ibrahim Ferrer : on sort de ce film avec l’impression étrange d’avoir assisté à quelque chose qu’on ne reverra plus, et c’est peut-être ça, au fond, le sujet véritable de Buena Vista Social Club, c’est filmer ce qui s’apprête à disparaître, et le faire avec assez de pudeur pour que ça ne devienne jamais un mausolée.
Il existe encore bien trop de murs entre les pays et de censure. La Havane versus New York n’est qu’une métaphore de ce que d’autres ont alors connu, le mur de Berlin tombé en 1989, thème retentissant du cinéma allemand, fait écho encore aujourd’hui aux autres murs, même les plus contemporains.
et d’ailleurs donc …
Copie Conforme
Wikipedia dit : « Copie conforme (رونوشت برابر اصل, Roonevesht barabare asl) est un film dramatique franco-belgo-italo-iranien, réalisé et écrit par Abbas Kiarostami et sorti en 2010. Il a été en compétition au Festival de Cannes 2010 et a valu à Juliette Binoche le prix d’interprétation féminine.
Abordé de manière chronologique, le film laisse supposer la rencontre d’une antiquaire d’origine française (Binoche) établie à Arezzo en Italie et de James Miller, un critique d’art britannique (Shimell) venu en Toscane pour promouvoir la sortie de son dernier livre traduit en italien. Au rebours, la trame narrative permet aussi bien de penser que l’auteur d’un ouvrage sur la notion de copie en art passe une journée à Lucignano avec son épouse, ou qu’il s’ajuste au jeu provocateur d’une femme pleine de désirs. La particularité du film tient donc aux indéterminations narratives et au jeu interprétatif qu’imposent celles-ci. »
Il s’agit d’un de mes films préférés car, on comprend alors à quoi sert l’art pour l’être humain. On comprend aussi que le cinéma a la force de nous faire croire à une histoire, vraie ou fausse, mais détenant toujours une part de vérité. Ce que j’aime aussi c’est le sound design de ce film, la caméra fixe les visages ou les paysages, mais le son traverse, et des micro -scènes se jouent derrière les murs, à l’étage ou à côté d’une fontaine. Le réalisateur donne l’impression qu’il n’y a pas de montage, que la caméra ne s’arrête jamais. Le décor de la Toscane ne sert pas de carte postale pittoresque ou romantique, mais sert de vraie réflexion sur le mariage, le temps qui passe, le couple, l’art…
Juliette Binoche y est incroyable de justesse et l’acteur principal joué par Shimell est en fait un « amateur » au cinéma, qui tourne là son premier film d’auteur. Il fallait pour Kiarostami quelqu’un qui puisse jongler entre l’italien, le français et l’anglais avec aisance et avec une interprétation qui porte, qui touche, or, quoi de mieux qu’un chanteur d’opéra pour cela ?
À la fin, on ne sait plus vraiment ce qu’on a vu. Un couple ? Un vrai, un faux ? La copie conforme d’un couple ?
Si le film commence par un homme qui se met en scène pour parler du livre qu’il a écrit, la suite nous tire hors de la scène, vers les coulisses d’une sorte de mascarade.
Ceux qui comptent
J’ai aussi vu dernièrement le film Ceux qui comptent, une comédie dramatique française réalisée par Jean-Baptiste Leonetti et sortie en 2026. J’ai adoré par la simplicité du long métrage (décors minimalistes, tout repose sur l’interprétation). Je n’ai pas beaucoup de commentaires à faire, car je suis fatiguée. Mais, Pierre Lottin joue un personnage étrange qui sonne juste. La situation des enfants et de Sandrine Kiberlain fait que le film est porté par une tension dramatique toujours présente tout du long, malgré le ton comique du film. Et jusqu’au dénouement, ampli d’émotions, les dialogues et les jeux d’acteur•ices nous auront fait sourire aux mésaventures de ceux qui comptent. C’est un film sur le deuil de la vie d’avant et le deuil à venir, qui saisit avec subtilité ce que c’est qu’une famille.

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