Edito
Réveil matin. Mauvais réveil. Très mal dormi dans la tente. Il faisait 24 degrés / ressenti = 29. 81% d’humidité à 3h du matin. Un mal de crâne de chien (pardon ma chienne). Envie de vomir. Bref. Quand est-ce que l’été se termine ? Une chaleur, une lourdeur comme une chape de plomb. Bref encore bref. J’ai mal dormi.
Ce matin, j’ai déposé une quinzaine de livres dans une boîte à livres proches de chez moi. Quelques classiques. Docteur Jivago. Beckett. Quelques romans historiques. Ensuite, on a replié la tente. On a retrouvé la grosse araignée. Elle était encore vivante et sûrement enceinte. Une femelle. Discrète. Les femelles ne sortent quasiment jamais en présence d’humains. Ni d’humaine du coup. Puis, j’ai préparé du matériel pour peindre.



Et après, j’ai essayé de lire, mais je n’ai pas réussi…, j’ai regardé une vidéo :
Et cela m’a donné envie de raconter comment les classiques eux-mêmes auraient été considérés comme « woke » (conscients- éveillés sur les sujets de société) à l’époque moderne. L’époque moderne est comprise entre les bornes du 16ème siècle au 18ème siècle. C’est-à-dire entre le Moyen Age et la Révolution française.
La définition de woke est large et largement homophobe, antiféministe, transphobe, raciste, enfin, bref, tout ce que vous voulez, même si au départ, il s’agissait d’une réaction au phénomène Black Lives Matter :
Le terme anglo-américain woke (« éveillé ») désigne initialement le fait d’être conscient des problèmes liés à la justice sociale et à l’égalité raciale.
La liste de classiques woke occidentaux depuis le XVIe siècle :
(*) Dans la plupart des cas, je cite une littérature bourgeoise blanche ou lue par des « Blancs » non racisés non concernés mais se sentant concernés et se sentant le devoir d’alerter. N’oublions pas que la bourgeoisie se dresse, aux époques desquelles je mentionne les traits culturels, contre le conservatisme des élites aristocrates, contre la Couronne, contre les idées anciennes de l’Empire, etc. A chaque fois, dans une échelle très hiérarchisée des choses, les humains s’élèvent contre l’autorité, la tyrannie, la coercition, le contrôle absolu et plus tard les fascismes. Mais n’oublions pas non plus que pour cette bourgeoisie, dénoncer c’était aussi une manière de conserver pour eux-mêmes des privilèges qui les intéressaient (convertir l’esclavage pour attirer de la main d’œuvre payée ailleurs, empêcher les étrangers des empires de voter en laissant les femmes voter, maintenir le contrôle économique, rehausser les privilèges d’une corporation de métiers, justifier une évangélisation ou une acculturation douces, etc.).
XVIe siècle : défier l’autorité royale, cléricale et judiciaire
- Un médecin tourangeau se rebelle contre l’éducation trop religieuse et abrutissante des hommes de la censure à la Renaissance. Rabelais de son petit nom François, écrit Gargantua/Pantagruel à base de géants qui pètent, une satire de l’Église et de l’éducation scolastique où la relation père – fils offre l’occasion d’une réinvention de la quête initiatique et du savoir, qui va bouleverser la manière de voir de cette période si contrastée. Sois libre, voyage et apprends du monde ce que le monde peut t’apprendre de toi-même avant d’exercer tout métier.
- A peu près au même moment, Montaigne, magistrat au Parlement, diplomate, révolutionne un genre littéraire et réinvente l’écriture de soi, l’introspection, en publiant son journal qu’il intitule les Essais, alors qu’il décide de se retirer de la vie active, s’isole, prenant conscience des dérives de la justice du royaume de France. Il s’exprime sur l’amitié, la douleur, la violence, le relativisme culturel, et offre à l’occasion une critique méthodique de la colonisation des Amériques.
- Les XVIe siècle voit émerger une critique précoce de l’entreprise coloniale, portée notamment par Bartolomé de Las Casas, dont la Brève relation de la destruction des Indes (1552) dénonce avec une violence rhétorique inédite les massacres perpétrés par les conquistadors espagnols contre les populations amérindiennes. Ce texte s’inscrit dans le contexte plus large de la controverse de Valladolid (1550-1551), où Las Casas s’oppose à Juan Ginés de Sepúlveda sur la question de l’humanité des Indiens et de la légitimité de leur soumission. En France, Montaigne prolonge cette réflexion critique dans les Essais, en particulier dans “Des cannibales” (1580) et “Des coches” (1588), où il retourne le regard ethnocentrique européen contre lui-même, dénonçant la cruauté et la duplicité des colonisateurs sous couvert de civilisation et de religion. Ces textes, bien qu’ancrés dans les cadres théologiques et philosophiques de leur époque, constituent des jalons précoces d’une pensée critique du fait colonial, préfigurant des questionnements qui traverseront les siècles suivants. Montaigne compare la situation avec les violences perpétrées en France, et explique que rien ne justifie de massacrer les personnes dites « sauvages » alors même qu’au royaume de France, de mêmes êtres humains ne font pas mieux.
- La Boétie, Etienne de son ptit prénom, était le meilleur poto de Montaigne. Autour de 1558. Il est l’auteur du Discours de la servitude volontaire, une critique de la tyrannie et de l’obéissance. Quoi ? Oui, si vous voulez penser la désobéissance civile, il faudra passer par La Boétie !
XVIIe siècle : mettre leur race aux Bourgeois et aux Aristos…
- Molière est sûrement un auteur qu’on a envie de ne plus mentionner, comme si on ne pouvait pas dire que l’esprit français n’était pas vraiment né de sa manière de dépeindre les tartuffes… pourtant, si, à travers Molière, des situations anciennes (des réécritures de pièces de théâtre antiques) mettent au jour des comportements humains bien modernes et dénoncent l’hypocrisie ambiante, notamment dévôte – religieuse…, Tartuffe, Dom Juan ou le Malade Imaginaire, sont autant de dénonciations des situations ridicules dans lesquelles les bourgeois ou les aristocrates se mettent. Encore les pièces les plus jouées aujourd’hui, on se demande bien ce qui les rend aussi universelles ! Peut-être justement une conscience aiguë des problèmes de société.
- Une femme une femme ! Faites entrer une femme nom de Zeus ! Mme de Lafayette a écrit un roman que j’ai lu d’une traite et que j’ai aimé détester : La Princesse de Clèves. Et pourtant, il est l’un des seuls romans écrits par une femme qui discutent de la sincérité féminine face aux convenances aristocratiques. Point de consentement à l’époque moderne, mais un regarde aiguisé sur les obligations d’une femme, seule face aux hommes et à leurs intentions, souvent mauvaises. Les personnages sont tous des têtes à claques, mais portent haut et fort la perspective de l’écriture féminine. Évidemment, le roman est désuet. Il faut se méfier de ces histoires qui finissent par devenir des romans que des Sarkozy et consorts conseillent à la jeunesse. Lisez plutôt des vivants !
- Jean de La Fontaine a fait couler beaucoup d’encre d’écoliers … ses Fables sont une critique à peine voilée du pouvoir absolu. Comme tous les contes, les métaphores et les histoires animalières permettent d’exaucer le vœu de n’importe quel pamphlétaire ou moraliste patenté : critiquer le pouvoir c’est tout un art. Aujourd’hui, on a le Canard enchaîné ou les reacts sur les réseaux sociaux.
- Le XVIIe siècle prolonge et diversifie la critique coloniale, souvent de manière plus feutrée que les fulgurances de Las Casas ou Montaigne. La Hontan, dans ses Dialogues avec un sauvage (publiés en 1703 mais rédigés à la fin du siècle), met en scène le personnage d’Adario, un Huron qui oppose à la société européenne une critique radicale de la propriété privée, de la religion révélée et de la hiérarchie sociale, inaugurant la figure du “bon sauvage” comme instrument de critique interne de la civilisation occidentale. Les jésuites, à travers leurs Relations missionnaires, produisent un discours ambivalent : tout en légitimant l’entreprise d’évangélisation, et en discréditant (car pourquoi pas!?) les ennemis politiques (L’Espagne, l’Angleterre…) certains passages laissent transparaître une admiration pour l’organisation sociale amérindienne qui fonctionne comme miroir critique de la société française. Fénelon, dans Les Aventures de Télémaque (fin du siècle, publié en 1699), développe une critique politique plus générale du despotisme et de la guerre de conquête, sans viser directement la colonisation mais en posant des principes de gouvernement juste qui seront repris par les critiques coloniaux ultérieurs. Cette période reste néanmoins marquée par la timidité relative de la critique explicite, la dénonciation systématique de la colonisation comme entreprise attendant surtout le siècle suivant et les Lumières.
XVIIIe siècle: des Lumières pour tous les éclairer …
- Montesquieu a écrit les Lettres persanes comme une vive critique de la société française et de l’esclavage. Évidemment, avec le recul, le prisme occidental, orientalisant et l’universalisme ne sont pas de valeurs qu’il faut continuer d’envisager dans une société équitable et non raciste. Pourtant, Montesquieu dresse là les prémices de la tolérance. De la même manière, on a surement dû vous obliger à lire Candide de Voltaire, qui n’était rien d’autre que la dénonciation de la guerre et du fanatisme religieux. On s’en moque aujourd’hui, car les partis politiques à géométrie variable s’en emparent sans cesse pour délibérément exclure des phénomènes religieux de la France, pourtant, force est de constater que tout fanatisme mène à la violence.
- Diderot de son côté depuis son canapé, (le mec aimait bien s’accaparer des savoirs), écrivait pour de la thune et notamment son Supplément au voyage de Bougainville. Il invitait les lecteurs à comprendre à travers une critique anticolonialiste, qu’asservir son prochain n’était pas la clé de l’humanité.
- Rousseau, quant à lui, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, a proposé une critique des fondements de la propriété. Innovant. Bon, ça n’a pas bien fonctionné tout ça. Plusieurs angles expliquent ce vieillissement, notamment depuis les critiques anthropologiques récentes (Graeber et Wengrow en particulier) : Rousseau présentait son homme naturel solitaire comme une hypothèse méthodologique, mais le récit a souvent été lu comme une reconstruction quasi-historique. Or l’anthropologie et l’archéologie contemporaines montrent que les humains ont toujours vécu en groupes sociaux complexes — l’individu isolé pré-social n’a probablement jamais existé. La trajectoire “état de nature → apparition de la propriété → inégalité → société civile” suppose une progression à sens unique. Les travaux récents sur les sociétés préhistoriques et non-étatiques montrent au contraire une grande diversité de formes d’organisation, avec des allers-retours entre hiérarchie et égalitarisme, bien plus fluides que le récit rousseauiste. Faire de l’appropriation de la terre le moment fondateur de toute inégalité est une explication mono-causale que l’anthropologie moderne juge trop simple : les inégalités durables dépendent aussi de facteurs comme la coercition militaire, le contrôle de l’information ou du sacré, la taille des groupes, etc. La description de la femme naturelle et des peuples dits “primitifs” reflète des biais typiquement dix-huitiémistes, aujourd’hui reconnus comme problématiques. // Cela dit, la dimension proprement politique de la critique — dénoncer l’inégalité comme produit social et non naturel — reste un geste philosophique puissant, indépendamment de sa validité anthropologique.
- De son côté, Beaumarchais écrivait Le Mariage de Figaro qui est une belle remise en cause des privilèges nobiliaires… une pièce qui se joue encore aujourd’hui et qui reste … bizarrement vraie …et moderne.
- Olympe de Gouges est célèbre pour sa Déclaration des droits de la femme était une féminisme explicite. Plusieurs éléments de son texte continuent de résonner avec des enjeux contemporains . Par exemple, le texte ne réclame pas des aménagements ponctuels mais reformule systématiquement chaque article de la Déclaration de 1789 en y intégrant les femmes, un geste qui anticipe les stratégies actuelles de réécriture inclusive des textes fondateurs. De plus, la distinction entre égalité civile (déjà partiellement reconnue) et égalité politique (droit de vote, accès aux fonctions publiques) préfigure des débats qui structureront tout le XIXe et XXe siècle féministe, jusqu’au suffrage, soit deux à trois siècles plus tard ! Résolument moderne. D’ailleurs, sa formule sur le droit de monter à l’échafaud impliquant le droit de monter à la tribune établit un parallèle entre exposition du corps féminin à la violence d’État et exclusion de la parole politique — une articulation que la théorie féministe contemporaine (notamment autour du contrôle du corps) reprend largement. De même, elle indique que le Contrat social, qu’elle propose en annexe, interroge le mariage comme institution économique et juridique inégalitaire, préfigurant les critiques matérialistes du mariage développées bien plus tard … Le texte prend au mot les Lumières : si les droits sont universels, leur exclusion des femmes est une incohérence interne, non un simple oubli. Cette stratégie rhétorique — retourner les principes universalistes contre leurs propres angles morts — reste un outil central de la critique sociale actuelle (appliqué aussi aux questions raciales, coloniales, etc.). Alors certes ce qui vieillit moins bien en revanche : c’est que certains passages restent ancrés dans un cadre bourgeois et n’interrogent pas les inégalités de classe entre femmes.
XIXe siècle : naissance du capitalisme, défaire les empires des hommes
- Autre femme, mais pas une énième, Mary Wollstonecraft, A Vindication of the Rights of Woman a rédigé un texte fondateur du féminisme. Plusieurs axes expliquent la modernité persistante du texte. Wollstonecraft soutient que la “faiblesse” féminine n’est pas naturelle mais produite par une éducation systématiquement orientée vers la séduction et la dépendance. Cette thèse préfigure directement la distinction sexe/genre théorisée bien plus tard (Beauvoir, puis les études de genre anglo-saxonnes) : le féminin comme construction sociale plutôt que donné biologique. Comme de Gouges, elle prend au mot l’universalisme rationaliste : si la raison fonde la dignité humaine, en priver systématiquement les femmes par l’éducation est incohérent. Mais elle pousse plus loin l’argument philosophique en s’attaquant frontalement à Rousseau (notamment le livre V de l’Émile et le personnage de Sophie), qu’elle accuse de vouloir sciemment maintenir les femmes dans la frivolité pour les rendre plaisantes plutôt que rationnelles. Elle aussi analyse le mariage et la dépendance économique des femmes comme un système structurel plutôt qu’une somme d’injustices individuelles — analyse que reprendront les féministes matérialistes du XXe siècle. Contrairement à une partie de la tradition suffragiste postérieure, elle s’intéresse autant à l’autonomie intellectuelle et économique qu’à la représentation politique, ce qui la rapproche des courants contemporains insistant sur l’articulation entre droits formels et émancipation matérielle. Cependant, le texte reste marqué par un moralisme bourgeois assez marqué (valorisation de la vertu, méfiance envers la sensibilité et le désir féminin jugés “frivoles”), et n’interroge pas la condition des femmes des classes populaires ni la question coloniale, alors que le vocabulaire de l’esclavage y est pourtant mobilisé métaphoriquement pour décrire la condition féminine (usage aujourd’hui questionné par les études postcoloniales).
- Victor Hugo et Zola, en bonhommes, dénoncent tous deux la misère sociale et la justice de classe dans Les Misérables, dans Germinal, exprimant même jusqu’aux conditions ouvrières et la naissance d’une forme de capitalisme industriel.
- Jane Austen s’attaque à la dépendance économique des femmes au mariage, elle est la première autrice à succès sur ce créneau avec les Brontë et son rôle sera majeur dans l’émancipation des femmes. Elizabeth Gaskell parle aussi d’un point de vue certes bourgeois de conflit de classe dans North and South.
- Oscar Wilde, de son côté, se battra face à la censure avec The Picture of Dorian Gray, une critique de l’hypocrisie sociale et un miroir en filigrane de la vie homosexuelle. Dans la même veine, Goethe fait paraître le magnifique Les Souffrances du jeune Werther qui n’est autre que la critique des conventions sociales.
- Entre le XVIe et le XIXe siècle, une littérature abordant des sexualités et identités de genre non conformes existe bien, quoique souvent codée, marginale ou réprimée. Au XVIe siècle, Pierre de Ronsard et surtout les poètes de l’école lyonnaise laissent affleurer une sensibilité homoérotique dans certains vers, tandis que la sodomie reste un crime capital, ce qui contraint cette littérature à une grande discrétion. Le XVIIe siècle voit Théophile de Viau persécuté et emprisonné pour des poèmes aux accents homoérotiques, procès qui illustre la répression juridique et religieuse pesant sur ces expressions. Le XVIIIe siècle libertin offre paradoxalement plus d’espace : Diderot évoque le lesbianisme dans La Religieuse (1760) avec une ambiguïté entre dénonciation et fascination, tandis que le chevalier d’Éon incarne une figure de trouble du genre largement commentée en son temps. Sade, dans son œuvre transgressive, met en scène toutes les configurations sexuelles sans tabou, bien que dans une logique philosophique plus que revendicative. Le XIXe siècle marque un tournant avec l’émergence d’une littérature plus explicite : Balzac aborde l’homosexualité masculine à travers Vautrin dans La Comédie humaine, Théophile Gautier publie Mademoiselle de Maupin (1835), roman à l’ambiguïté de genre assumée, et Verlaine et Rimbaud vivent et écrivent leur relation dans des textes comme Romances sans paroles. Baudelaire, avec les poèmes lesbiens des Fleurs du mal (dont certains furent censurés en 1857), et plus tard Rachilde avec Monsieur Vénus (1884), témoignent d’une visibilité croissante, même si ces textes suscitent scandales et poursuites judiciaires, signe que la tolérance reste précaire jusqu’à la fin du siècle et que la perspective reste avant tout masculine.
Le recours au pseudonyme masculin constitue une stratégie récurrente pour les femmes de lettres confrontées à l’exclusion du champ littéraire légitime. George Sand, pseudonyme d’Amantine Aurore Dupin, demeure l’exemple le plus célèbre, la romancière adoptant également le port du vêtement masculin dans sa vie quotidienne pour accéder à des espaces sociaux et intellectuels réservés aux hommes. Les sœurs Brontë publient d’abord sous les noms de Currer, Ellis et Acton Bell, dissimulant leur identité féminine pour échapper aux préjugés qui disqualifiaient a priori la production littéraire féminine, notamment dans les genres jugés nobles comme le roman ambitieux ou la poésie philosophique. Marian Evans adopte le nom de George Eliot pour être prise au sérieux par la critique et échapper aux attentes réductrices associées à l’écriture féminine, cantonnée souvent au roman sentimental. Au XVIIe siècle déjà, certaines femmes publient anonymement ou sous couvert masculin pour contourner l’interdiction sociale, sinon légale, qui pèse sur leur accès à l’autorité auctoriale. Cette pratique du travestissement onomastique, voire vestimentaire, révèle combien la reconnaissance littéraire restait conditionnée à une identité masculine présumée, les œuvres signées de noms féminins étant systématiquement dévaluées ou lues à travers le prisme réducteur du genre de leur autrice. - Du côté de l’antiracisme, Harriet Beecher Stowe publie La Case de l’oncle Tom (1852), roman qui devient un monument de la littérature abolitionniste et qui contribue de manière décisive à mobiliser l’opinion publique nordiste contre l’esclavage, au point que certains lui attribuent un rôle dans le déclenchement de la guerre de Sécession. Mark Twain s’empare à son tour du sujet dans Les Aventures de Huckleberry Finn (1884), roman qui ouvre la voie à une critique plus complexe de l’esclavage et du racisme américain, notamment à travers la relation entre Huck et l’esclave fugitif Jim, dont l’humanité et la dignité contrastent avec l’hypocrisie morale de la société blanche sudiste. Ces deux œuvres, bien que portées par des blancs et donc marquées par les limites de leur époque, quant à la représentation des personnages noirs, participent néanmoins à une tradition littéraire américaine qui interroge frontalement l’institution esclavagiste et ses prolongements racistes, préparant le terrain aux voix afro-américaines qui s’affirmeront pleinement à partir de la Renaissance de Harlem au siècle suivant.

Lien vers le livre : https://archive.org/details/poemsonvarioussu00whea/page/n9/mode/1up
- Et pour celleux qui ne supportaient pas de lire une littérature de l’Autre-que-soi, qui existait bel et bien, il y avait du grain à moudre… Malheureusement, ces livres-là n’étaient pas sur les étagères de tout le monde, mais avaient l’avantage de développer les représentations occidentales. Très lus aux Etats-Unis par les intellectuels abolitionnistes, ces ouvrages sont peu connus et traduits en France. Du côté africain-américain, Phillis Wheatley ouvre la voie dès 1773 avec ses Poems on Various Subjects, premier recueil publié par une femme noire réduite en esclavage. William Wells Brown publie Clotel (1853), considéré comme le premier roman écrit par un Afro-Américain, suivi par Harriet Wilson avec Our Nig (1859), premier roman publié par une femme noire aux États-Unis, et par Frances Ellen Watkins Harper avec Iola Leroy (1892), qui aborde le métissage et la Reconstruction. Martin Delany propose Blake, or the Huts of America (1859-1862), roman plus radical prônant la résistance armée à l’esclavage.


Lien vers le livre : https://archive.org/details/ournigorsketches00wilsrich/page/n6/mode/1up

- Du côté asiatique, Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin (XVIIIe siècle chinois) demeure une œuvre majeure de la littérature classique, tandis qu’au Bengale, Bankim Chandra Chattopadhyay publie Durgeshnandini (1865) puis Anandamath (1882), textes fondateurs du roman indien moderne et du nationalisme bengali.
- Les femmes sont largement redécouvertes plus tard, surtout lorsqu’elles avaient tendance à se rapprocher de courant queer – lesbiens, ou des courants d’émancipation féminine. Emily Dickinson que j’adore, occupe une place singulière dans la littérature américaine du XIXe siècle, ayant composé près de dix-huit cents poèmes dont une infime partie seulement fut publiée de son vivant, souvent sans son consentement et modifiée pour se conformer aux conventions de l’époque. Recluse à Amherst dans le Massachusetts, elle développe une œuvre poétique d’une modernité formelle frappante, marquée par une ponctuation heurtée faite de tirets, une syntaxe elliptique et une exploration obsédante de la mort, de la nature et de la conscience. Sa correspondance intense et passionnée avec certaines femmes, notamment sa belle-sœur Susan Gilbert Dickinson à qui elle adresse des lettres et poèmes d’une charge émotionnelle et érotique manifeste, a nourri une lecture queer de son œuvre, la critique contemporaine y voyant l’expression d’un désir homoérotique refoulé ou sublimé dans l’écriture. La publication posthume de son œuvre complète, notamment grâce au travail de Thomas Wentworth Higginson puis des éditions plus fidèles du XXe siècle, révèle progressivement l’ampleur d’un génie longtemps réduit à l’image d’une vieille fille excentrique, alors que ses poèmes déploient une pensée métaphysique et une liberté formelle qui font d’elle l’une des voix les plus radicales de la poésie occidentale.
- Concernant les femmes queer, la période reste marquée par la codification et l’euphémisation plutôt que par la revendication explicite. Sarah Scott, dans Millenium Hall (1762), met en scène une communauté de femmes vivant en autarcie affective, lecture que la critique contemporaine interroge sous l’angle des amitiés romantiques entre femmes. Vernon Lee, pseudonyme de Violet Paget, publie à la toute fin du XIXe siècle des nouvelles fantastiques où affleure une sensibilité homoérotique, incarnant une transition vers une littérature queer plus assumée au tournant du siècle suivant.
- Je ne parlerai pas du XXe siècle résolument plus woke encore qu’auparavant. Si les prismes occidentaux en font des tropes déformés et déformant, il reste que chaque communauté d’individus a eu un jour une perspective conscientisant les problèmes coloniaux, féministes, queer et d’inégalités sociales. Les Etats-Unis continuent de censurer ce genre de livres dans certains Etats fédéraux. Voici d’ailleurs la liste : https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_most_commonly_challenged_books_in_the_United_States
Voici la liste des livres censurés le plus récemment au cours du temps : https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_books_banned_by_governments
Avant cela, tous les livres étaient en mesure d’être censurés et de paraitre sur l’Index des livres bannis par l’Eglise de Rome : https://en.wikipedia.org/wiki/Index_Librorum_Prohibitorum
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